La Revue de la céramique et du verre N°78 – 1994 | Portrait de Marc Uzan

Si certains potiers considèrent que l’arrêt de toutes recherches techniques a libéré leur pratique et permis de développer leur expression personnelle, d’autres créateurs poursuivent, contre vents et marée, ce type de recherches, dénuées de tout souci commercial, bien souvent dans le plus total isolement, simplement enivrés par de longues journées de travail intense. 

Marc Uzan appartient à cette dernière catégorie, tant il est animé par la passion dévorante des émaux. Loin d’être un inconnu au sein du monde potier, ses changements fréquents de lieux de vie font qu’il est apparu avant de disparaître.

L’installation de ses ateliers successifs à Paris, en Italie, dans la Sarthe, au Venezuela, au Brésil, et maintenant en Suisse, l’a amené à travailler des matériaux forts différents. Pourtant à chaque déménagement Marc devait repartir à zéro, tant au niveau de la production que de la diffusion des pièces. Ainsi son séjour au Venezuela fut-il particulièrement prospère, et tout à fait bénéfique à sa pratique, tant le dynamisme des céramistes locaux, est réel. Travail et expositions s’y enchaînaient sans difficulté aucune. Mais au Brésil il en fut tout autrement, dans le contexte de récession économique qui sévissait alors, et obligeait les céramistes brésiliens à envisager un changement d’activité.

Riche de ces expériences multiples, Marc se sent maintenant capable d’affronter toutes les situations. « Malgré les influences de ces différents pays, mon travail reste indépendant et son évolution demeure constante. »

Autodidacte, guidé par le plaisir du faire, plus que par l’ambition de produire une œuvre, il a constamment façonné sa pratique plus en déterminant ce qu’il ne souhaitait pas faire, plutôt qu’en se définissant précisément un but à atteindre. «  J’attends, dit-il, que la matière me guide, que les pièces me montrent le chemin à suivre. »

Marc travaille comme un chercheur, toujours à l’écoute du hasard, analysant erreurs et incidents, sachant exploiter dans l’instant les enseignements dispensés par les pièces sortant du four. Au-delà de la précision nécessaire des formules pour obtenir les émaux souhaités, Marc aime particulièrement les effets aléatoires des superpositions, des cristallisations ou des craquelures.

Dans une même journée, Marc tourne, émaille et cuit seulement deux à trois pièces à la fois. Actuellement il ne travaille qu’en haute température, le grès ou la porcelaine. Les pots tournés sont de petites tailles et de forme simples : vases ouverts ou fermés, bols ou coupes ; même si ces appellations n’ont plus guère de sens, car l’objet fini, pièce unique, est décidément plus décoratif que fonctionnel. Les formes sont pensées par rapport aux émaux, qu’elles mettent en valeur. Certains émaux réclament des pièces aux parois épaisses, d’autres, telles les cristallisations préfèrent la légèreté de par leur décor en apesanteur. Les céladons exigent une animation de la paroi, une rupture par un bourrelet, une ligne gravée, un rebord.

Ses recherches dans le domaine de l’émail ne se veulent ni laborieuses ni alourdies pas les calculs. Marc a créé une méthode basée sur les graphiques qui, lorsque le cadre est bien établi, lui permet de trouver de nombreuses recettes sans de fastidieux calculs. Chaque pièce est un essai. A la sortie du four, le résultat est apprécié, apporte satisfaction ou demande à être modifié. La couleur, la sensibilité à la lumière, la matière indiquent les chemins à suivre. Bien sûr un émail trop fusible, des picots, des retraits, sont considérés généralement comme des défauts, mais un émail déplaisant peu néanmoins indiquer une direction de recherche. Et parfois, plus les transformations possibles sont limitées, plus les variations de l’émail sont importantes.

Marc évite absolument de se donner des règles, il navigue à la sensation, à l’émotion. « Le tour guide la première forme, qui me donne la démarche à suivre pour la prochaine série de six à neuf pièces. Je ne dessine jamais de projets, le modèle m’empêcherait de rencontrer la forme. J’essaie de rendre par le tournage un sentiment, un état : pesanteur, dynamisme, statisme. Quelquefois une légère dissonance vient s’insérer, telle cette lèvre qui semble attendre un couvercle ou ces ondulations décentrées vers le bas. J’attends que la terre me réponde suivant son degré d’humidité, sa patience, sa fatigue… Je n’ai surtout pas l’impression de faire ni d’imposer ma volonté à la terre. Un dialogue entre elle et moi s’instaure tout naturellement et une multitude de formes me passent entre les mains, un geste interrompu trop tôt, une trace de barbotine ou simplement la limite à ne pas dépasser peuvent suggérer les proportions. Il me semble parfois que la masse informe recélait ce nouveau volume, et pas un autre. Je souhaite que le tournage soit une sorte d’écriture automatique, au résultat spontané et partiellement hors de tout contrôle. »

Si tournage, émaillage, et cuisson s’imbriquent en permanence pendant les nombreuses heures passées à l’atelier, les espaces de travail respectifs sont bien différenciés dans son atelier. Pour bien profiter de ses recherches, Marc numérote chaque pièce et note avec précision la composition des émaux qui la couvrent et le type de cuisson. Ainsi un même pot subit-il souvent plusieurs cuissons et émaillages à différentes températures – hautes jusqu’à 1340°C et basses à partir de 800°C. Sans doute le fait de réduire au minimum l’attente du résultat incite Marc à poursuivre immédiatement sa recherche. Il arrête les transformations d’un émail quand il considère en avoir atteint la maturité, c’est-à-dire au moment limite où l’émail correspond à ce qu’il imaginait. Un émail qui n’offre plus de pistes à suivre, n’est jamais abandonné, même s’il reste inutilisé pendant quelques années.

Contrairement à de nombreux céramistes, Marc trouve grand plaisir dans l’émaillage. C’est même pour lui l’instant le plus excitant, et par opposition le tournage représente un moment propice au calme et à une plus grande sérénité. Alors si d’aventure la cuisson prévue pour 1300°C s’arrête à 1200°C faute de gaz, Marc l’accepte, car il est prompt à croire que la fatalité lui propose de nouvelles pistes. « Mon rêve lointain, inaccessible, serait d’approcher un tant soit peu gamahés, gemmes et autres bétyles, ces formes naturelles singulières, œuvres sublimes du hasard. »

Marc Uzan a su créer une méthode de travail interactive personnelle, où les étapes de la fabrication interfèrent entre elles, où l’exigence technique devient exigence esthétique, où le maître mot est l’harmonie.Nicole Crestou | La Revue de la céramique et du verre N°78 - 1994