La Revue de la Céramique et du Verre – N°215 – 2017 | Genèses

Dans un projet intitulé Genèses, Marc Uzan poursuit son exploration de la matière et ses expérimentations sur les émaux. Prenant pour la première fois comme thème central la sphère en ses multiples variations, il livre des œuvres poétiques et mystérieuses, faites pour susciter le jeu de l’imaginaire et de la sensibilité.
Marc Uzan poursuit son interrogation obsédante de la genèse et du devenir des formes sous le regard, de l’exploration de l’énigme de la matière du monde.

Dans un texte célèbre, intitulé L’Homme et la coquille (1937), le poète et théoricien Paul Valéry décrit l’expérience tout à la fois stimulante et mystérieuse qui consiste en le simple fait d’interroger la forme d’un coquillage ramassé au hasard de l’une de ses promenades sur la plage.
Inspectant cet « objet » au moyen du regard et de l’intelligence, Valéry cherche à percer le secret de la formation d’une chose qui demeure obstinément imperméable aux yeux de son interprète. Le coquillage témoigne en effet d’une forme extraordinairement complexe et subtile, incitant l’esprit à suivre les lignes qui le constituent pour tenter d’en saisir la mathématique intérieure. En même temps, cette forme proche de la perfection n’est telle que par le jeu du hasard et non sous l’effet d’une volonté qui aurait clairement présidée à sa création.
Tout se passe donc comme si les formes possédaient la capacité de nous renvoyer au cœur même de cette énigme qu’est la puissance créatrice de la vie, nous posant ainsi très directement la question de notre origine et de celle du monde qui nous entoure, mais également celle de notre propre pouvoir créateur.
À l’instar du coquillage valéryen, les nouvelles céramiques proposées par Marc Uzan dans son projet « Genèses » semblent entourées d’une telle aura de mystère. Il présente ainsi un simple ensemble de pièces en grès émaillé, tournées ou estampées, aux dimensions variables (de 15 cm à 65 cm de diamètre), et qui mettent en scène les différentes figures de la sphère (sphères, demi-sphères, coques). C’est là également pour Marc Uzan l’occasion d’une exploration de la couleur en lien avec les multiples présences de la matière (le brut, le lisse, le brillant, le mat, le rocailleux, le rugueux, le cassé, l’éclaté). D’une manière déjà présente sous de nombreuses formes dans son œuvre antérieure, mais sous un aspect inédit, Uzan cherche à trouver un accord entre le rouge et le noir, ainsi qu’à expérimenter les potentialités de cette rencontre en termes de génération d’autres modalités chromatiques (le gris cendré, le bleuté par exemple).
Si, tentant de percer la coquille, l’écorce ou encore la croûte de ces pièces, nous cherchons à en comprendre l’origine et le sens, ce sont autant d’images hétérogènes qui s’imposent immanquablement à l’esprit : images de lave en train de refroidir ou « bombes » de lave projetées dans la mer ; évocation de l’« arbre au sang » dont la sève rouge s’écoule spontanément ; images de cendres, de calcination, de fusion, de brûlure ; mini-mondes d’avant la création de l’homme, micro-planètes inconnues et obscures, météorites venues d’un ailleurs lointain.

Un défi lancé au regard
De quoi s’agit-il au juste ? Est-ce là au final si important de mettre en mots ce qui n’a peut-être de valeur qu’à titre d’hypothèse imaginaire ou d’exploration de soi du créateur ? Toutes ces pièces s’apparentent à un jeu, un défi lancé au regard. Il y a une sorte de dialectique entre l’intérieur et l’extérieur, le dehors et le dedans, qui est à chaque fois mise en jeu.
Qu’y a-t-il à l’intérieur de ces sphères qui semblent animées d’une énergie rougeoyante prête à exploser ? Peut-être rien, si l’on en croit les demi-sphères et les coques éclatées et éventrées qui exhibent leur vide. Marc Uzan semble ici prendre un malin plaisir à déjouer les projections de sens de l’interprète, tout autant qu’à défaire ses propres attentes de céramiste et d’artiste.
Entre perfection et imprévisibilité, entre maîtrise et chaos, entre nécessité du contrôle et recherche paradoxale de l’accident, Uzan interroge tous les états de matière mis en jeu dans le processus de production de la forme (de la fusion en train de se faire au terme du processus sous la forme du débris, du déchet, du résidu). Il poursuit ainsi son interrogation obsédante de la genèse et du devenir des formes sous le regard, de l’exploration de l’énigme de la matière du monde.
Comme autant de variations autour du motif de la sphère (forme jusqu’à présent soigneusement évitée par le céramiste), Uzan allie comme à son habitude recherche formelle et expérimentation sur les émaux. Ces deux aspects sont en effet indissociables, tant les formes, les matières, les couleurs, les textures interagissent dans son œuvre et contribuent à s’entre-définir dans un dialogue à la fois harmonieux et heurté, voire délibérément chaotique.
Car l’impression dominante à la vue de ces pièces, c’est qu’il y a quelque chose d’irrémédiablement étranger en elles. Une forme d’altérité ou mieux : « d’étrangèreté ». Elles nous renvoient à quelque chose de foncièrement non humain, d’archaïque, de premier, à un fonds inconscient, qui semble évoquer l’indifférence et la sauvagerie des forces de l’univers ou de la nature. À ce qui était là bien avant nous et qui, de ce fait, nous fascine d’autant plus. C’est donc tout sauf un hasard si Marc Uzan allie ici la brutalité et l’âpreté des matières à la perfection de cette forme archétypale qu’est la sphère, quitte à ensuite la disloquer dans certaines pièces.
Elle a toujours été pensée comme une forme extra-humaine, en quelque sorte divine, recélant les secrets même de la genèse de l’univers. Et puisque, dans la mystique, le feu est l’origine même du monde et des choses, le céramiste qu’est Marc Uzan entend ici jouer au démiurge en se faisant créateur de mondes, en nous faisant entendre la musique des sphères.Mickaël Labbé - Agrégé et Docteur en Philosophie - Maître de Conférences en Esthétique et Philosophie de l’Art à l’Université de Strasbourg | Revue de la Céramique et du Verre N°215 juillet 2017