La Revue de la céramique et du verre N° 106 – 1999 | Variations sur le rouge

Depuis vingt ans, avec une énergie sans relâche, Marc Uzan expérimente les émaux de haute température et ses réflexions l’ont conduit à une méthode de travail. Ses derniers travaux consacrés à la famille des rouges de cuivre sur porcelaine, ajoutent  une phase à son parcours et, offerts à notre appréciation, des objets.

De précieux exemples viennent depuis le rose léger, telle une poudre semée d’un souffle, jusqu’au sang de bœuf éclatant, du rouge somptueux d’un feu central à celui légèrement violacé, de ce parfait équilibre entre rouge et bleu à ce juste violet apaisant la lumière, au gris soutenu par de petites lignes de blanc et de noir, animé de veinules bleues…

Marc Uzan vient de terminer une étape auprès de la famille des rouges de cuivre et il livre ses résultats à nos interrogations. C’est que le rouge de cuivre découvert depuis la fin du XIIe siècle en Chine, n’a pas encore fini de captiver les chercheurs. Il faut dire que, non seulement cet émail, plus que d’autres, requiert la subtilité du maître potier, mais encore que, dans le Céleste Empire, il fut longtemps indissociable de valeurs sacrées. Les premiers rouges obtenus devaient leur nom de rubis à leur couleur et, prétendait-on, à cette pierre précieuse réduite en poudre. Mais ce qui fascinait surtout, c’est que le rubis, assimilé à l’œil du dragon, symbolise l’empereur, ses fonctions et les rythmes de la vie qui garantissent l’ordre et la prospérité. Le rouge de cuivre exprimait un lien entre la religion et l’art et sa valeur hiératique explique probablement, qu’en dépit des siècles d’une production protégée et contrôlée, sur le site même de sa fabrication, à Jingdezhen dans le Jiangxi, aucun tesson ne se trouve jamais dans les dépotoirs, les chemins ou les rivières.

En Occident, le secret du rouge de cuivre constituait un véritable casse-tête. Les premiers éléments d’une recherche enfiévrée sont relatés dans la lettre du 1er septembre 1712 du célèbre Père d’Entrecolles. Mais il ne fait pas de doute que son repérage est antérieur puisque ce missionnaire était chargé d’espionnage industriel. L’empressement à satisfaire la curiosité, le luxe de détails d’ailleurs souvent inexploitables et le ton exalté des récits, traduisent bien le genre de mission que le Révérend s’était vu confier. Depuis ce temps fameux où la céramique passionnait les grands de ce monde, la complicité des chimistes et des amateurs d’art privés ou officiels, ne s’est pas départie jusqu’à maintenant. Au début du XXe siècle encore, Chaplet, qui se plaisait à dérouter les curieux en indiquant qu’il cuisait vers 1 700 à 1 800 degrés, emporta dans sa tombe le mystère de son fameux sang de bœuf. De nos jours, parmi les recherches des céramistes troublés par le rouge de cuivre, on doit mentionner celles que Fance Franck a consacrées à l’exploration du rouge de sacrifice.

Marc Uzan n’a pas l’intention de révéler des recettes maintenant mentionnées dans les livres, mais la finesse de ses observations apporte un éclairage particulier sur la réalisation des couleurs. Il décèle des nuances infinies, des plus éloignées aux plus proches, repère des zones qui méritent d’être fouillées et pénètre de la sorte dans un domaine de recherche d’autant plus vaste que les frontières de l’investigation reculent sans cesse. La logique de la démarche tient de ce principe mathématique qui affirme qu’entre deux points, se situent une infinité de points et qu’entre deux de ces points intermédiaires, il y a encore une infinité d’autres points… Cependant, soucieux d’éviter de se perdre dans un affinement stérile, l’expérimentateur garde du bon sens : dans quelle mesure la différence entre deux expériences introduit-elle un effet visible ? Préservé de cet écueil, Marc Uzan continue son travail tant que les observations sont porteuses d’espoir et suscitent de nouveaux émaux ; et ceux du cuivre mettent en œuvre plus de paramètres que d’autres, s’avèrent très sensibles à des dosages infimes de certains de ses constituants, laissent une grande part à la cuisson et provoquent des situations inattendues, si bien que tout peut changer sur un courant d’air.

Marc Uzan utilise des pâtes définies en collaboration avec KPCL à Limoges ; il joue sur la superposition des émaux le plus souvent en mince épaisseur et sur l’infinie variété des cuissons. Dans son four à gaz – choisi de préférence au four à bois qui introduit des cendres trop incontrôlables – il a établi des gradients de température à partir de 1 250 jusqu’à 1 330 degrés et même 1 350 degrés dans son four à essais. Entre certaines couleurs identiques selon toute apparence, il peut y avoir 130 degrés de différence. Tout se conjugue dans la relation entre la température, en particulier celle du début et celle de la fin de la réduction, et l’intensité de cette réduction.

Dès l’engagement dans l’expérimentation, Marc Uzan a écarté tout obstacle matériel qui pourrait bloquer son travail, qu’il s’agisse de l’emploi de matières coûteuses, ou non commercialisées, – mais il n’utilise pas de lingots d’or ! –  du temps, du nombre de cuissons et de leur recommencement. À vrai dire, il n’enregistre pas d’échec dans la mesure où chaque expérience constitue un investissement pour l’avenir. D’une cuisson apparemment sans efficience, quelques centimètres carrés d’une couleur intéressante suffisent à justifier la prochaine expérience si bien que, soutenu par la curiosité expérimentale, le travail ne connaît jamais de terme ; il se déroule par étapes et chacune d’elles se concrétise par des objets construits sur plan circulaire ; ce sont de belles coupes surbaissées très simples, d’autres fièrement dégagées d’un pied réduit, des vases proches du cylindrique dont l’intérieur reste visible, des profils inspirés de ceux de la Chine ancienne (XVe siècle), des petites pièces évoquant les amphores et montées sur métal… Et, souvent, s’ajoutent de minuscules reliefs.

Mais il convient de rappeler que le bilan singulier de ce parcours d’expérimentateur c’est une méthode maintenant perfectionnée, qui fait l’objet d’un projet d’édition. Son emploi raccourcit de fastidieux calculs et favorise l’aventure vers de nouveaux essais. Marc Uzan, pour sa part, ne se lasse pas de ces mélanges, de ces triturations de produits et, lorsque soudain, l’intuition déclenche la vision d’un émail possible, il lui suffit de suivre cet étrange désir : que va-t-il se passer ? Bientôt rattrapé par cette insatiable curiosité, celle d’ouvrir son four !

Les céramistes parlent généralement de façon globale de leurs découvertes mais le savoir-faire de chacun ne se partage pas, ne circule pas. Les recettes sont toujours « stérilisées », dépouillées des incidents surmontés au cours de l’expérimentation ; par là, elles perpétuent un caractère confidentiel. Et le secret des émaux poursuit une belle carrière à l’aube du XXIe siècle. « Mais, souligne Marc Uzan, qu’y aurait-il à gagner dans la connaissance de ces aléas de la recherche ? Si l’on considère la céramique comme un chemin et si l’intérêt consiste à le parcourir, pourquoi ferait-on du stop ? »

C’est dans une entreprise originale et laborieuse que subsistent encore mille trésors à surprendre en vue d’entretenir une continuité avec les potiers de jadis, retenus par les mêmes émaux, préoccupés par d’autres questions. Celles de Marc Uzan semblent gratuites et peut-être inutiles en regard de grands problèmes de notre société ; cette inutilité apparente nourrit des idées, des pratiques qui créent un passage à travers le présent et participent des mouvements du futur… Et, inquisiteur obstiné, de cette matière pulvérulente issue des roches de notre planète, Marc Uzan débusque les plus spécieuses propriétés jusqu’à leur arracher des émaux toujours inédits et des objets cohérents.Françoise Espagnet | La Revue de la céramique et du verre N°106 - 1999