Catalogue de l’exposition « Rouge Comme…» Musée de la Faïence Sarreguemines – 2009 | Dans le rouge…

Je me souviens, vers  l’âge de 10 ou 11 ans, de la toute première vision de ce qui devait devenir mon métier. Mon frère avait filmé un potier au travail. La pellicule 8 mm avait retenu de ce moment, juste quelques bribes sous-exposées et rougeâtres. Je distinguais avec peine les mains de l’artisan caressant une forme en rotation, l’eau apportant des accents de lumière.

Pourtant, cette courte scène déclencha en moi une vive curiosité mêlée bizarrement d’un sentiment de déjà vécu. La poterie naissait et prenait vie dans une ambiance anticipant déjà l’antre d’un four. Ces images se mêlaient aux impressions que me donnait un grand timbre poste que j’admirais, représentant un  tableau de Georges de La Tour  :  « Nativité ». Naissance, rougeoiement et obscurité.

Quelques années plus tard, découvrant la terre dans un atelier municipal, j’observais les plus anciens émailler et défourner leurs pièces. Très attiré par le monde de l’émail mais pressentant sa complexité, je préférais alors patienter jusqu’à réunir les conditions pour m’y plonger.

Les premiers rouges qu’il m’a été donné de voir étaient ceux d’un céramiste florentin, Salvatore Cipolla. Enigmatique, il reconnaissait volontiers utiliser de l’oxyde de cuivre, mais  je n’appris rien d’autre sur l’obtention de cette couleur qui semblait recéler quelque secret. L’ouvrage de Daniel Rhodes, « Terres et glaçures », devint alors l’une des rares sources d’informations disponibles. Concernant le rouge de cuivre l’auteur concluait ainsi : « Il faut reconnaître que la reproduction d’une même couleur d’une cuisson à l’autre est très difficile. Cette difficulté à obtenir le rouge de cuivre est un problème irritant pour le potier et il demande un travail sans commune mesure avec les résultats ». Malgré cet avertissement que je pris en fait comme une invitation, l’auteur offrait quelques pistes, basiques certes, mais suffisantes pour débuter. Depuis, tenter de mettre à jour la formation des rouges nourrit ma curiosité.

Il m’est difficile de parler du rouge au singulier car cette couleur a de multiples façons de se former et d’innombrables tonalités. Si le rouge semble si précieux aux yeux des céramistes, c’est qu’il est plutôt rare et qu’il est le fruit d’une série d’interventions délicates réclamant une bonne expérience. Mais avant tout notre motivation est conditionnée par l’énergie émanant de cette couleur quand elle se loge dans une belle matière. Car un émail est bien plus qu’une couleur, c’est bien sûr une texture, (un grain, un nappé…), mais aussi une épaisseur et une densité qui le rendent incomparable. Rien ne rassemble les qualités de couleur, de profondeur et de densité comme les rouges de cuivre. On peut tout au plus noter une similitude avec certaines cerises craquantes au sortir d’un réfrigérateur !

Si l’on peut rêver de multiples rouges intenses et lumineux, orangés, violacés ou bien encore sourds et discrets, le céramiste doit  tenter de faire sauter les verrous qui semblent lui interdire un accès trop facile. Quelques trop rares réussites nous touchent et nous font vibrer. Un phénomène de résonance nous traverse émotionnellement lorsque l’on se trouve en présence d’un émail abouti. Ainsi ma dernière visite au musée Guimet m’a laissé perplexe. Si l’on doit aux céramiques anciennes le respect dû à leur âge, objectivement, la qualité des rouges de cuivre que j’ai pu y observer ne peut m’être source d’inspiration. Les questions que je me pose alors sont : est-ce que tous les rouges que l’on peut imaginer ont un jour existé ? Sont-ils à découvrir ou à inventer ? Seraient-ils ensevelis ? Et puis pourquoi cette fascination et cette curiosité sans fin ? Cette quête a-t-elle un sens aujourd’hui (dans ce monde en fusion…) ?

Quand certains, passionnés par cette couleur, voient en elle volcanisme, magma et passion amoureuse, d’autres la rejettent en l’associant au sang de la boucherie (sang de bœuf), menstruations ou violence guerrière.

Et puis pourquoi le rouge est-il synonyme de danger et d’incertitude (signalisation routière), de colère, (en devenir rouge), de moments romantiques, (une déclaration aux néons serait moins efficace), et de sexualité, que ce soit les dessous convenus ou les lanternes aux portes des lieux de perdition… ou de retrouvailles ?

La majorité des couleurs en céramique s’apparente à des minéraux refroidis. Le rouge de cuivre, totalement oublié de la nature, est la couleur qui semble conserver la mémoire de la cuisson. Comme si l’agitation moléculaire dûe à la chaleur se prolongeait et maintenait une vie latente au delà du four.

Le hasard a voulu que dans le mot cuivre on retrouve cuire, mais c’est l’homme qui a décidé que le rouge serait une couleur chaude, alors qu’une flamme bleutée est à une température bien supérieure.

Plus jeune, j’imaginais qu’insensiblement, j’évoluerais d’un art ménager à un art martial, et que, l’expérience aidant, les journées à l’atelier seraient empreintes de sérénité. Il n’en est rien, et de façon frappante je constate que poursuivre ce chemin nous pousse à certaines limites, dans la zone rouge en quelque sorte.

Il est étonnant de constater que dans le domaine de la recherche des émaux, on met en place des outils, quelquefois assez lourds, on tente d’être rigoureux lors de la préparation des recettes et à l’application des glaçures, on surveille les cuissons avec attention, on prend note de l’atmosphère, de la température du four, mais aussi d’innombrables facteurs qui peuvent entrer dans le jeu, pour finalement estimer de la façon la plus subjective qui soit, de l’intérêt ou non d’un émail ! Les couleurs ne se discuteraient-elles pas ?

Déjà liée à la chance et au hasard, la réalisation des rouges de cuivre est consubstantielle à la production de déchets. Pourtant, dans le meilleur des cas, les objets produits nous survivront 1000 ans.

Les bols présentés ici illustrent une étape dans une recherche devenue plus intensive ces derniers temps. Après l’émaillage de tessons et plaquettes pour les essais préliminaires, le bol est la forme qui s’impose pour évaluer le potentiel d’un émail, car il offre intérieur et extérieur, verticale et horizontale, lèvre et pied. Abouti, il ouvre la porte à l’émaillage de nouvelles pièces.  C’est son analyse sous une forte lumière qui indiquera le chemin à suivre. Quelquefois, il s’ensuit de ces observations trop prolongées, une persistance rétinienne qui me laisse une fois les yeux fermés, longtemps encore dans le rouge.Marc Uzan | Catalogue de l’exposition « Rouge Comme...» Musée de la Faïence Sarreguemines - 2009